Judith Butler « Repenser le genre ouvre à de nouvelles possibilités politiques »

Philosophe féministe américaine, professeure de littérature à l’université de Berkeley, Judith Butler interroge le genre et l’identité dans ses nombreux travaux théoriques. Son travail critique de la psychanalyse française et de la pensée féministe, ainsi que sa lecture de Derrida et Foucault en font une référence.

Née à Cleveland, la philosophe américaine, enseignante à l’université de Californie, a notamment introduit le concept de « performativité du genre ». Par cette expression, il faut comprendre le genre comme une performance sociale apprise, répétée et exécutée produisant un « genre naturel de l’être ». Trouble dans le genre, son ouvrage majeur publié en 1990 aux États-Unis, redéfinit une politique féministe de subversion, à laquelle les mouvements féministes reprochent parfois d’être en retrait dans la lutte contre les violences patriarcales. Dans la préface à la traduction française (2005), le sociologue Eric Fassin montre comment Butler se place plutôt à « l’articulation problématique » entre genre et sexualité. Judith Butler pense les marges (« queer studies ») et en appelle à déconstruire une identité instable. En dénaturalisant l’hétérosexualité, il s’agit de se dégager de l’emprise du genre et de rendre le monde vivable pour tous les êtres humains. Judith Butler a reçu le prix Adorno en 2012.

Dans Trouble dans le genre (1), vous évoquez un « nouveau départ pour la théorie politique féministe ». Quel serait ce nouveau départ ?

Judith Butler. Trouble dans le genre s’appuie sur le travail déjà établi dans les domaines de l’anthropologie et de la sociologie sur le genre. Lorsque j’ai écrit ce texte, il y a maintenant vingt-quatre ans, j’ai estimé qu’il était important de ne pas seulement s’interroger sur ce que les femmes veulent, sur comment elles sont traitées, ou encore sur les droits qu’elles devraient avoir, mais de se demander comment la catégorie des femmes se définit et quelles significations politiques impliquent ces définitions. Ce n’était pas une question nouvelle. On pouvait la trouver dans la position matérialiste féministe française et l’importante revue Questions féministes.

Vos travaux s’appuient sur la critique de nombreuses théories (Beauvoir, Witting, Bourdieu, Freud, Derrida, Foucault, Laqueur…) et rejettent les deux voies antagonistes du féminisme en débat jusque dans les années 1990. Comment penser le féminisme aujourd’hui ?

Judith Butler. L’opposition entre un féminisme qui dénonce les dominations et un féminisme dit prosexe n’est pas très évidente. Elle peut avoir une signification en France mais ne fonctionne pas vraiment en dehors de ce cadre. Je pense que le féminisme doit s’opposer aux dominations et doit aussi bien reconnaître que toutes les formes de pouvoir ne peuvent être réduites à la domination. Il est sûrement important pour le féminisme d’affirmer la sexualité, mais à la condition que cela ne soit pas contraignant. On peut convenir que le pouvoir et la sexualité sont intimement liés et s’opposer encore à la domination. Et on peut admettre que la sexualité devrait être affirmée tout en s’interrogeant : quelle sexualité ? Et sous quelles conditions ? Ainsi, comme vous pouvez le noter, je n’accepte pas les termes de cette opposition. Je ne suis ni une libertaire au sens américain du terme, ni une défenseure de l’idée que les femmes sont toujours et seulement dominées. De ce point de vue, je ne suis pas favorable à une loi contre la prostitution car je reste opposée à la pénalisation d’un acte sexuel tarifé et non contraint entre des adultes. Au-delà de cet exemple, la liberté sexuelle peut, et doit, prendre d’autres formes que celles dont le but est la critique de la violence et de la contrainte.

Tel le travesti, le queer (traduire étrange ou bizarre) est la base de votre remise en cause qui introduit les études du genre dans la théorie de ce siècle nouveau. Que voulez-vous dire ?

Judith Butler. Beaucoup d’autres ont introduit le concept de queer et je me suis rendu compte très tardivement que je faisais partie d’un plus large mouvement appelé queer studies. Le travail que j’ai effectué sur le genre croise certainement les queer studies, mais les études du genre et les queer studies ne sont pas toujours identiques. Il n’est pas historiquement exact de dire que le queer recouvre la notion de genre. Il se peut que certaines lectures dans la théorie du queer aient avancé l’idée du genre, mais elles sont des histoires très distinctes. Le genre a appartenu à l’anthropologie sociale et culturelle bien avant qu’il y ait été question des queer studies. Certains théoriciens du queer ne se sentent pas du tout concernés par le genre, mais plutôt par la sexualité.

Le féminisme constituerait une subversion de l’identité de genre. Vous semblez préciser encore votre analyse dans Défaire le genre (2). Alors s’agit-il de subvertir l’identité ?

Judith Butler. En fait, l’expression « subversion d’identité » est employée dans Trouble dans le genre, mais pas dans Défaire le genre. Je n’ai jamais dit que le féminisme est une lutte pour subvertir l’identité. J’ai seulement souligné que les manières de subvertir l’identité à travers certains types de pratiques sexuelles et performances de genre confondent certaines idées reçues sur le fait d’être une femme ou un homme. Une des raisons de repenser le genre serait de réaliser de plus grandes possibilités sociales et politiques de liberté, d’égalité et de justice. Ces derniers objectifs constituent les buts du féminisme. Ainsi, en refaisant le genre, nous le défaisons.

Votre démarche s’inscrit alors dans une contestation de l’ordre établi patriarcal. Nombre de féministes considèrent pourtant que vous restez en retrait sur ce point ?

Judith Butler. Je ne travaille pas avec le concept du patriarcat, bien que je me rende compte qu’il a joué un rôle important pour de nombreux théoriciens féministes. Je ne pense pas qu’il y ait un ordre culturel simple, que nous l’appelions patriarcal ou symbolique, ou les deux. Mon sentiment est que la culture est dynamique, et qu’une part des questions les plus intéressantes émerge quand différentes valeurs culturelles entrent en contestation. La culture ne peut pas être décrite simplement comme un ordre et les formes de domination et de résistance sont aussi culturellement complexes et dynamiques. Je ne pense pas que tout passe par l’idée de l’ordre. Bien sûr, je vois bien que certains types d’inégalités persistent dans diverses parties du globe. Nous pouvons considérer la liberté des femmes, le fait qu’elles constituent une plus grande partie de la population illettrée que les hommes et que le travail des femmes continue d’être sous-valorisé. Nous pouvons citer aussi bien des formes de discrimination et de violence contre les gays, lesbiennes, bi, trans et intersexes. Mais dans chacun de ces cas, il existe culturellement diverses organisations de pouvoir et différentes manières locales d’intervenir et de résister. Ainsi, bien qu’il puisse être intellectuellement satisfaisant d’indiquer qu’un ordre simple explique tous les exemples, je crois que cela ne nous empêche pas d’effectuer le travail plus difficile de trouver où et comment fonctionne l’oppression, quelles sont les possibilités de résistance et d’autonomisation, et quelles alliances pourraient se constituer parmi les minorités pour dépasser les formes de domination. Le patriarcat ne peut pas expliquer le racisme, et le racisme ne peut pas expliquer l’oppression de genre. Nous avons besoin de mobiliser maintes formes de pouvoir afin d’avoir une coalition intelligente, à base élargie et effective des minorités qui luttent pour un monde plus juste.

Que faites-vous de la marchandisation et l’exploitation capitaliste qui touchent tous les pans de notre planète, y compris le vivant et le corps humain ?

Judith Butler. Mon sentiment est que le capitalisme produit des polarités de plus en plus brutales entre les riches et les pauvres, mais nous voyons aussi que le nombre de pauvres explose actuellement. Le capitalisme est l’une des principales raisons de cette inégalité de masse qui s’accélère, soyons-en sûrs, mais cela fonctionne en tandem avec la dimension coloniale, le racisme et des formes de contrôle de la population pas seulement présentes dans le capitalisme. De même, bien qu’il y ait clairement des bénéfices à faire la guerre, et qu’il est prouvé qu’une énorme industrie de l’armement est lucrative pour beaucoup de pays, y compris le mien, je ne pense pas que la guerre ou la nature de la précarité généralisée qu’elle provoque puissent s’expliquer exclusivement par le capitalisme. De nombreuses populations se retrouvent abandonnées en raison de la guerre, du chômage, mais aussi du fait de la destruction des institutions et des structures sociales et démocratiques.

Dans plusieurs de vos ouvrages, vous liez les enjeux du genre, de l’identité et de l’humanité. La célèbre chanson disait déjà : « L’Internationale sera le genre humain. » Au fond, la déconstruction du genre rejoint-elle cette lutte d’émancipation humaine ?

Judith Butler. Il est sans doute important de noter que je ne suis pas à la recherche d’un monde sans genre. Si je dépiste à certains égards que le genre ne parvient pas à se conformer à un système binaire, et cherche même à développer un vocabulaire plus complexe pour la vie marquée par le genre, c’est parce que je souhaite voir un monde moins violent et plus vivable pour les personnes au genre non conforme. Il n’est pas possible de dépasser ou de nier complètement des normes et des conventions de genre. La lutte est d’apprendre comment travailler avec elles, les transformer, mais aussi reconnaître que beaucoup de communautés sont engagées dans cette lutte pour la transformation sociale. Vous employez le mot « déconstruction » mais, comme vous le savez, ce n’est pas pareil que la destruction. Bien sûr, je ne suis pas opposée à l’émancipation humaine, mais nous devons nous questionner sur le sens profond que nous donnons à l’humain. Qu’en est-il des normes de genre qui ont commandé notre idée de l’humain ? Ou encore quelles normes raciales ? Ainsi l’humain est aussi en train d’être repensé, et cela permet justement de faire un monde plus humain.

Vous dites que le « genre est en quelque sorte un acte » et « l’identité un effet ». Votre vision foucaldienne interroge l’identité en lien avec la « capacité d’agir » (agency) qui renvoie à la complexité ?

Judith Butler. Au début de mes travaux, j’ai mis l’accent sur le genre comme une sorte de loi, et je pense toujours qu’il y a des actes qui, répétés dans le temps, peuvent créer et confirmer une identité de genre. Mais le genre est également une catégorie d’analyse pour penser des concepts politiques essentiels tels que la distinction public-privé, la sphère publique et l’égalité. Quand nous disons que ces concepts politiques sont genrés, nous disons qu’ils ont été constitués à partir de certaines hypothèses de genre. Mais le genre est également quelque chose que nous subissons, une partie de notre formation. Ceci semble évident quand on pense à l’assignation du genre non seulement comme quelque chose qui est arrivé une fois, mais aussi quelque chose qui se produit tous les jours, dans la rue, dans les institutions publiques, au sein des établissements médicaux et juridiques.

(1) Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, éditions La Découverte, 2005. Publié en 1990 aux États-Unis.

(2) Défaire le genre, éditions Amsterdam, 2006.

(3) Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme, éditions Fayard, 2013. 354 pages.

Source : Humanité Quotidien du 10 Janvier, 2014, entretien réalisé par Pierre Chaillan

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