Elections au Pakistan – un vent d’espoir pour les femmes ?

Aux législatives de samedi 11 mai 2013 au Pakistan, des femmes se sont présentées jusque dans les régions les plus conservatrices, comme les zones tribales. Des candidates indépendantes aux prises avec une société figée, comme souligne Lucie Peytermann  dans ‘Libération’.

Deux coups vifs sur la porte, une voix forte, et déjà Aneela entre comme un tourbillon dans la maison de ses électrices potentielles, brandissant ses tracts de campagne et son bagou grisant d’énergie. Portée par la même insolente audace avec laquelle elle a balayé les tabous de cette région très traditionaliste du nord-ouest du Pakistan en osant se présenter en indépendante aux législatives de samedi. A l’intérieur de la modeste maison du village de Cham Kani, près de la grande ville de Peshawar, trois générations de femmes recluses chez elles, comme beaucoup d’habitantes de cette région, entrent en effervescence, entourant la candidate dans un brouhaha libérateur.

130511102212-pakistan-women-vote-horizontal-gallery                             Image source: cnn.com

«Je me battrai pour la défense de vos droits au Parlement si je suis élue, je veux être au service de ma communauté», leur lance Aneela Shaheen, 32 ans, joues en feu et souffle court. Mehnaz Begum, 31 ans, boit les paroles de la candidate avec enthousiasme : avec un mari au chômage, cinq enfants et aucune qualification, elle désespère d’une vie figée. «Une femme est bien mieux à même de comprendre nos problèmes, et Aneela a déjà prouvé qu’elle était honnête et travailleuse», explique-t-elle. «Aneela est comme Benazir Bhutto [ex-Première ministre et icône assassinée en 2007, ndlr], belle, courageuse et au grand cœur : on veut Aneela !» s’exclame Hasmat Ara, 57 ans. Son voile noir austère ne parvient pas à atténuer la beauté du visage solaire d’Aneela.

Déjà, elle court vers une autre maison, slalomant entre ornières et égouts. L’une des seules femmes journalistes télé de la province, première Pakistanaise à avoir interviewé un porte-parole taliban, responsable syndicale, Aneela s’est lancé un défi : se présenter dans une circonscription dont un quart au moins est un terrain d’action des talibans pakistanais. A l’instar d’autres candidates dans ces régions où le taux de participation des votantes est très faible voire inexistant, elle a multiplié le porte-à-porte et les réunions discrètes. Son allure intrépide contraste avec les silhouettes courbées des femmes recouvertes d’une burqa qui longent timidement les murs de Cham Kani. «Une large majorité des femmes dans ma circonscription n’ont aucune conscience politique ; souvent, elles n’utilisent leur pouce que pour approuver des documents présentés par leurs maris», déplore Aneela.

Province féodale. Dans un univers politique encore très dominé par les hommes, un vent d’espoir souffle sur ces élections avec l’émergence de ces candidates indépendantes, une clé pour l’évolution des mentalités. Alors que les violences contre les femmes restent monnaie courante, sept lois pour la défense de leurs droits, portées par des députées, ont pu être adoptées lors de la dernière législature. Au fin fond de la pauvre et féodale province du Sindh (sud), Veeru Kohli, issue de la minorité hindoue et ex-paysanne exploitée par un grand propriétaire, a elle aussi décidé de se porter candidate. Son combat : mettre fin à l’esclavage moderne dans les fermes des grandes familles, dont sont d’ailleurs issus nombre de parlementaires…

Les femmes représentaient 22,2% dans l’Assemblée nationale sortante et seulement 18% environ dans les hémicycles provinciaux. Cette année, pas moins de 159 candidates se sont lancées dans la course pour le Parlement national et 355 au niveau provincial. Sur 180 millions d’habitants, 37 millions de femmes sont enregistrées sur les listes électorales (contre 48 millions d’hommes). Lors du dernier scrutin, seulement 30% de femmes environ avaient voté, à cause de tabous culturels et religieux, du manque d’éducation ou des menaces des talibans – qui s’opposent à toute émancipation féminine – dans le nord-ouest.

Mais pour la première fois de l’histoire de cette république islamique, une femme se présente en plein cœur des zones tribales, région semi-autonome à la frontière avec l’Afghanistan. Ces zones, base du réseau d’Al-Qaeda et de ses alliés talibans, sont un véritable univers d’hommes. De Badam Zari, l’on ne verra que le regard franc et déterminé… La candidate de 45 ans, venue rencontrer Libération à Islamabad, à environ sept heures de route de son district de Bajaur, est recouverte d’un niqab noir profond et accompagnée en permanence par son mari, professeur. «Nous avons été ignorées dans tous les domaines dans les zones tribales : on n’a même pas accès à l’eau potable, ni à des centres de santé décents, et je ne parle pas de l’éducation», explique-t-elle d’une voix timide. Le «regret de sa vie» est de ne pas avoir pu faire d’études, interrompues trop tôt sous pression de sa famille paternelle : elle ne peut écrire que son nom… Sa campagne discrète a pourtant «été bien accueillie», assure-t-elle. «Les gens savent que je ne suis pas comme les députés parachutés qui n’ont rien fait pour améliorer notre quotidien.»

«Premier pas». Une autre candidate indépendante, Nusrat Begum, a présenté une candidature historique dans le district de Lower Dir, frontalier des zones tribales. Dans une circonscription conservatrice, c’est une ex-actrice, Musarrat Shaheen, qui défie, malgré les menaces, le chef d’un parti religieux, Fazlur Rehman (JUI-F)… L’analyste politique Quraysh Khattak ne le cache pas : «Les chances de ces indépendantes sont très minces» face à des candidats masculins bien implantés. «Mais leur engagement est un premier pas capital pour la multiplication de telles candidatures à l’avenir», estime-t-il.

Au sein des partis traditionnels, plus libéraux mais qui n’honorent pas pour autant leurs promesses, des obstacles tenaces persistent. Ils relèguent encore souvent les femmes aux 60 sièges (sur 342) qui leur sont réservés à l’Assemblée nationale. Ces formations, qui désignent les élues à ces sièges, privilégient parfois des proches de candidats plutôt que d’autres plus compétentes. Les parlementaires ont aussi rejeté une proposition visant à imposer un minimum de 10% de participation d’électrices pour valider un vote.

Le cas de Hina Rabbani Khar, 35 ans, ministre des Affaires étrangères sortante, est particulièrement décourageant : lors des élections de 2002 et 2008, son père avait été empêché de se présenter dans le fief familial, car il ne disposait pas des diplômes nécessaires. Sa fille, Hina, avait cependant gagné ces scrutins, jusqu’à devenir l’une des femmes ministres les plus brillantes du pays. L’action de la «nouvelle Benazir» à la tête de la diplomatie a été appréciée. Mais voilà, le dernier gouvernement s’étant empressé en 2009 d’abroger cette règle des diplômes, Hina a dû céder sa place à son père et n’a pas été choisie par son parti pour se présenter ailleurs.

Rose pastel. A l’autre bout du pays, à Lyari, quartier à la réputation sulfureuse et le plus dangereux de Karachi (sud), c’est pourtant une atmosphère de campagne très enthousiaste qui entoure la candidate Saniya Naz, seulement 26 ans. Dans l’audience, on est visiblement happé par son charisme et son charme. Plus d’une centaine de femmes sont venues assister aux meetings nocturnes de cette candidate à l’Assemblée provinciale pour le Parti du peuple pakistanais (PPP), ex-formation au pouvoir. Toute de rose pastel vêtue, de ses nu-pieds à son gloss à lèvres sexy, la pétillante Saniya assassine pourtant sans pitié à la tribune le député sortant, «un traître et un corrompu» puis fustige les «exécutions extrajudiciaires» perpétrées selon elle par les paramilitaires dans son quartier. Issue d’une famille très pauvre, Saniya a pendant des années été à l’école dans la rue, puis travailleuse sociale. «Je veux régler les problèmes de pauvreté et d’éducation et travailler à l’émancipation des femmes», explique-t-elle. Atout majeur, la candidate a reçu l’approbation d’Uzair Baloch – le «maître» de Lyari et à ce titre accusé d’activités mafieuses -, dont le portrait est au moins autant affiché dans les rues que celui de Saniya. Les mauvais esprits notent que la candidate dispose d’un iPhone, d’un véhicule neuf et… d’une assurance d’être élue. Mais pour ses supporteurs, ce sont ses galères personnelles et sa motivation qui priment. «Elle est jeune, dure à la tâche et elle n’a peur de rien», résume un commerçant en marge du meeting.

A l’autre bout du Pakistan, le soir est aussi tombé, mais Aneela Shaheen court encore vers son minibus de campagne. Des villageois qui ont rassemblé des électrices s’impatientent dans un coin reculé de sa circonscription. «Peut-être que je ne gagnerai pas cette fois-là, souffle-t-elle. Mais les gens m’ont acceptée, et ça, c’est déjà une victoire !»

Source: Lucie Peytermann, Libération du 11 mai 2013

A lire aussi: Portrait d’Zaiwab Allah-Daad. Face au Pakistan. Libération du 11 mai 2013.

Further reading: Pakistan election: what do women want? Food, freedom and peace. The Guardian, 9th of May 2013.

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